Winnicott: de l’omnipotence à l’autonomie

Donald Woods Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique, qui, fort de cette double expérience, confronta l’observation de l’enfant dans les bras de sa mère et celle de l’analyste, pour poser un regard nouveau sur la pédopsychiatrie.

Comment mieux introduire ses précieux enseignements lorsque l’on est un homme qu’en le citant ?

«Pour commencer, je pense que vous serez soulagée d’apprendre que je n’ai pas l’intention de vous indiquer ce que vous devez faire. Je suis un homme et, par conséquent, je ne peux pas savoir réellement ce que c’est que de voir là, emmitouflé dans un berceau, un petit morceau de ma personne, un petit morceau de moi ayant une vie indépendante et pourtant dépendante et qui, peu à peu, devient une personne.Seule une femme peut vivre cette expérience. […] Je ne peux pas vous dire exactement ce qu’il faut faire, mais je peux vous parler de ce que tout cela signifie. […] Il est d’une importance vitale que nous essayions de comprendre le rôle joué par les mères qui s’occupent de leurs nourrissons afin de pouvoir protéger la jeune mère de tout ce qui peut s’immiscer entre elle et son enfant. Si elle ne connaît pas la signification de ce que par ailleurs elle fait si bien, elle n’a pas les moyens de se défendre et elle risque de gâcher son travail en essayant de faire ou ce qu’on lui dit, ou ce que faisait sa propre mère, ou ce que disent les livres.»

Tout est d’ores et déjà pratiquement écrit.

S’adapter totalement aux besoins de son bébé

Cet état si particulier que Winnicott qualifie de «préoccupation maternelle primaire» consiste en une extrême sensibilité à l’égard de tout ce qui concerne son bébé. Cette sensibilité, presque pathologique, ne doit aucunement faire peur. Bien au contraire, la mère doit être à son écoute pour offrir à son enfant un environnement propice à son bon développement.
Les sens d’une toute jeune maman seront en éveil pour identifier les besoins de son nouveau né et s’y adapter.
La préoccupation maternelle primaire s’exprime, par exemple, par le fait que la mère s’éveille quelques secondes à quelques minutes avant son bébé. Cet état de vigilance extrême lui permet de sentir les mouvements,même imperceptibles, de son enfant par empathie, lorsque celui ci commence à se réveiller.
Etre à l’écoute de ces sensations si particulières qui, un temps, prendront le dessus sur toutes les autres, se laisser aller à cette condition psychologique totalement centrée sur le bébé, l’observer, élaborer les balbutiements d’une communication, lui permettra d’évoluer dans un milieu sécurisant.
La préoccupation maternelle primaire permet également de faire naître chez le nourrisson l’illusion qu’il crée l’objet qu’il va trouver.
Tandis que l’environnement de bébé s’adaptera parfaitement à lui, il aura une illusion d’omnipotence qui, les premières semaines, est souhaitable.Cette illusion qu’il peut tout, renforcera sa personnalité propre, sa créativité qui, plus tard, deviendront le terrain favorable des jeux et de l’épanouissement personnel : son « vrai self ».
Prenons pour exemple l’alimentation du nourrisson qui au début de sa vie ne suit pas une routine précise.
Il s’attend à trouver un sein ou un biberon face à lui au moment désiré et à le voir disparaître dès l’instant qu’il n’en veut plus. Si le sein ou le biberon est placé, à l’endroit et au moment même où le bébé souhaite le voir apparaître, celui-ci vit une expérience d’illusion. Il se croit alors créateur de ce sein ou de ce biberon.

Dans Jeu et Réalité Winnicott écrit :

« Au début, la mère, par une adaptation qui est presque de 100%, permet au bébé d’avoir l’illusion que son sein, à elle, est une partie de lui, l’enfant. Le sein est pour ainsi dire sous le contrôle magique du bébé. (…)La tâche ultime de la mère est de désillusionner progressivement l’enfant, mais elle ne peut espérer réussir que si elle s’est d’abord montrée capable de donner les possibilités suffisantes d’illusion. (…) Un phénomène subjectif se développe chez le bébé, phénomène que nous appelons le sein de la mère. La mère place le sein réel juste là où l’enfant est prêt à le créer, et au bon moment ».  

Devenir une mère «suffisamment bonne»

Progressivement la mère sortira de cet état de préoccupation maternelle primaire pour devenir une « good enough mother » ou « mère suffisamment bonne ».

L’idée de mère suffisamment bonne est née par opposition à une mère qui serait trop bonne, «parfaite».
Si les parents comblent tous les besoins de leur bébé avant qu’ils ne se présentent, cela ne lui laissera pas l’occasion d’avoir envie de quelque chose, d’agir, d’élaborer des stratégies face au manque, de quitter cet état de fusion pourtant bénéfique au départ.
Etre un parent suffisamment bon signifie répondre aux besoins de l’enfant sans les anticiper.
Nous substituer aux actions qu’entreprend l’enfant, ne pas le laisser exprimer ses besoins ou les interpréter en fonction des notres, nuirait au développement de sa personnalité, de son « vrai self ».
L’enfant doit apprendre à être lui-même, en présence de l’autre.
Progressivement, le bébé reconnaîtra l’existence de l’objet, son existence propre. Son environnement et sa mère qui, jusqu’alors, n’étaient qu’un prolongement de lui-même, seront bel et bien perçus comme extérieurs à lui.

Photo de Dorota Dylaba
Photo de Dorota Dylaba

Perception de soi et sécurité intérieure

La première image que l’enfant a de lui-même se trouve dans le regard de sa mère. Il est important de réaliser qu’elle est le miroir de son bébé. Si sa mère est inquiète, le bébé la voit le regarder inquiète et il s’inquiète alors pour lui même. Le dialogue aidera progressivement l’enfant à percevoir sa mère comme un individu différent de lui-même.

«Que voit le bébé quand il tourne son regard vers le visage de la mère ? Généralement ce qu’il voit, c’est lui-même. En d’autres termes, la mère regarde le bébé et ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit.»

Prendre conscience de soi passe également par la découverte des limites de son corps.
Aussi, porter son enfant, lui prodiguer des soins en étant véritablement disponible va revêtir une importance capitale.

Le holding est un des piliers fondamentaux pour Winnicott nécessaire au bon développement de l’enfant.
Le holding est le fait de porter, de tenir, de contenir son bébé.
Cela rassure, sécurise, tempère des émotions auxquelles l’enfant ne peut faire face seul, éveille à la vie relationnelle et émotionnelle et participe au développement psychomoteur.
Le handling, quant à lui, est l’ensemble des soins provoquant chez le bébé des sensations tactiles et auditives qui vont l’aider à prendre conscience de son corps. La sensation de l’eau, des vêtements, d’un massage et les sons, les mots, les chansons qui accompagnent ces gestes sont autant d’exemples de handling.
Par des échanges corporels et psychiques, le holding et le handling servent à satisfaire les besoins primaires de l’enfant, à intégrer des référents sensoriels et affectifs et à acquérir ainsi une première conscience de son propre corps. Une sécurité et une plus grande solidité identitaire en résultent.

Pour Donald Winnicott, l’enfant acquiert son autonomie et forge sa propre personnalité grâce à une transition progressive entre une adaptation totale à ses besoins créant l’illusion qu’il est omnipotent les premières semaines de sa vie et un environnement suffisamment bon dans lequel il apprend l’attente et l’absence, sans pour autant perdre les sécurisants holding et handling
qui doivent perdurer tout au long de l’enfance.

Remarque personnelle:
Je réalise à posteriori que le « Fusion/séparation » que j’ai écrit il y a quelques mois n’était autre que le récit d’une maman qui va devoir quitter cet état de préoccupation maternelle primaire…

10 commentaires

  1. Bonsoir,
    Votre article m’a passionné car il m’a permis de mieux comprendre cette relation très particulière entre la maman et son enfant. Cette sensibilité, cet osmose entre ces deux personnes qui dans un certain sens ne font qu’un, c’est très bien expliqué.
    Je ressens le holding comme l’apanage de la maman auprès de laquelle le bébé se sent sécurisé, et le handling où le papa qui finalement est un être extérieur comme une ouverture vers un monde à découvrir mais bien moins rassurant que celui connu auprès de celle qui lui a donné la vie.
    Je ne sais pas si j’ai bien analysé, mais ce monde merveilleux de la petite enfance est absolument passionnant, et il est bon de lire des textes tels que celui-ci.
    Moi qui suis assez âgé, me demande si j’ai bien agi avec ma fille, si je n’ai pas fait d’erreurs, si j’ai su l’entourer suffisamment tout en lui laissant assez d’indépendance. Ce n’est pas simple, même si elle m’adore et me le dit presque chaque jour j’ai toujours ce souci de me dire que j’aurais peut-être pu faire mieux.
    Bon, en tout cas je vous remercie pour cette belle analyse qui m’a fait réfléchir.
    Je vous souhaite une bonne soirée.
    Claude

    1. Merci une fois encore de votre commentaire. Je transmettrai vos remerciements à mon mari qui est à l’origine de cette rubrique. Je n’ai qu’une toute petite expérience dans la parentalité mais je suis convaincue qu’il n’y a pas une bonne façon de faire, un idéal à atteindre. Il n’y a que des pistes de réflexion à explorer pour essayer de faire de son mieux !

      1. Oui, vous avez tout à fait raison, s’il y avait une façon idéale d’agir ça se saurait. Comme vous dites, l’important est de réfléchir pour essayer de faire au mieux, mais ce n’est pas simple car on a toujours peur de faire des erreurs.
        Ce qui compte, je pense, c’est de faire comme on le ressent pour le bien être de l’enfant.
        Bonne soirée

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